Hommage à notre collègue Fernand Martin

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Notre collègue et ami, le professeur Fernand Martin, est décédé le 10 janvier 2019, à St- Hyacinthe, sa ville natale, à l’âge de 93 ans, victime d’une thrombose, suivie d’une embolie pulmonaire, laissant, dans le deuil et la tristesse, son fils André Robert, de nombreux parents et amis, ses collègues, plusieurs générations d’étudiants ainsi que le personnel administratif du Département de sciences économiques de l’Université de Montréal.

La venue de Fernand à l’économie et ultérieurement à l’enseignement universitaire n’eut rien d’un parcours classique. On pourrait même parler de cheminement atypique.

Né à St-Hyacinthe, fils de Victor Martin et d’Adéline Leblanc, Fernand quitte, en 1939, à l’âge de quatorze ans et demi, nécessité matérielle oblige, l’école avec un simple diplôme d’études primaires pour travailler, comme commis de bureau, dans une usine de conserves et plus tard dans une fabrique de bottes militaires, le salaire y étant de 10 dollars par semaine. Quand il demandera une augmentation de salaire, son employeur lui répondit : « Mon petit gars, pour gagner plus, il est nécessaire d’en savoir plus ». Il n’en fallu pas davantage pour que Fernand, après un bref séjour dans une école de métiers textiles, s’inscrive dans un cours de comptabilité par correspondance. Enrôlé, en 1943, comme volontaire dans l’armée de réserve, il est rétrogradé au poste de cantinier, ce qui lui permet de se consacrer, en toute quiétude, à ses études de comptable.  Entre-temps, son père avait ouvert un magasin de musique où il vendait instruments, partitions, postes de radio et disques.  Nous étions à la fin de la Seconde Guerre mondiale.  Les gens voulaient avant tout s’amuser, danser et chanter.

Servi par ses études de comptabilité, Fernand devient le financier du négoce familial. Il sera aussi le comptable du célèbre chanteur québécois de country music, et danseur de claquettes, Willie Lamothe, jusqu’au jour où un collègue comptable lui dit : « Tu sais, il existe une nouvelle profession dont on dit beaucoup de bien, celle d’économiste ». Il entre donc à la Faculté des sciences sociales à l’Université Laval, à Québec, qui venait d’être fondée par le célèbre Père Lévesque. Il la quitte rapidement. Ladite faculté formait plutôt des travailleurs sociaux et, selon Fernand, « c’était aussi un endroit d’intense parlote, à connotation socio-philosophique, voire religieuse, ce qui n’était pas du tout mon genre ». Il soumet ainsi une demande d’admission en sciences économiques à l’Université McGill où, sur la base de ses très bonnes notes à Laval, il est accepté en deuxième année du honours programme où les professeurs « vedettes » sont Asimakopoulos, Beach, Keirstead, Scwartzman, Weldon et Wright. Il y fait sa maîtrise avec une thèse consacrée au commerce de détail. Sa thèse de doctorat, toujours à McGill, et défendue en 1962, portera sur la théorie de la firme, avec des éléments de concurrence imparfaite, dont la concurrence monopolistique, et de programmation mathématique.

Entre-temps, sur les conseils du professeur Beach, Fernand était allé « s’aérer » en Europe.  À Paris, dans les « grandes écoles », où il assiste aux cours de Marcel Boiteux (1922 -   ) et d’Edmond Malinvaud (1923-2015), qui, dans ses termes, « sont très différents des économistes universitaires, surtout littéraires et un peu fumeux, que nous envoyait la France à cette époque ».  À la London School of Economics and Political Science, où il écoute Lord Lionel Robbins (1898-1984), historien, philosophe et économiste néoclassique, qui deviendra directeur du Financial Times et qui conseille aux étudiants de s’initier à la programmation linéaire en lisant le fameux Linear Programming and Economic Analysis de Dorfman, Samuelson et Solow, publié en 1958, par McGraw-Hill.

Entre-temps aussi, Fernand était tombé amoureux dans des circonstances qui ne nous étonneront pas outre mesure. Lorsqu’il était étudiant à McGill, Fernand, pour financer ses études, avait en effet continué ses activités de comptable, dont auprès d’une chapelière de St-Hyacinthe pour laquelle il remplissait les formulaires sur le paiement de la taxe de vente, exigés par le fisc. Celle-ci avait une charmante fille, prénommée Solange, qui deviendra rapidement son épouse. Ils eurent un fils, André Robert, qui obtiendra un diplôme en urbanisme de la New School of Social Research de New York, et sera, dans la métropole américaine, consultant spécialisé dans la location et l’achat d’espaces industriels et commerciaux.

Une fois son Ph.D. obtenu, Fernand et sa famille quittent le Québec, dans la voiture familiale, pour l’Ouest canadien où il enseigne à l’Université du Manitoba, à Winnipeg, et à l’Université de la Saskatchewan, à Saskatoon. Son intuition lui dicte toutefois de venir à l’Université de Montréal où il pourrait bénéficier de davantage de collaboration dont avec l’économètre Marcel Dagenais.

Venu à l’Université de Montréal, Fernand laissera sa trace, comme micro-économiste, spécialiste de l’analyse bénéfices-coûts de programmes et de projets de nature publique, et aussi spécialiste de l’économie urbaine. De son activité de consultant, on retient, entre autres, le rapport Higgins-Raynauld-Martin, commandité par le ministère de l’Expansion régionale du Canada, sur le développement du Québec dans lequel les auteurs, véritable pavé dans la mare, recommandent de concentrer les ressources existantes sur l’expansion de Montréal, plutôt que sur le développement de la lointaine Gaspésie.  Ses étudiants doivent se rappeler qu’il apparaissait toujours en classe avec un volumineux matériel didactique, manuels, documents officiels et autres, qu’il jetait sur le pupitre en disant « c’est ma boîte à outils ».

Il va aussi en Afrique, dont au Niger, pour faire de l’analyse bénéfices-coûts de projets de production ou d’infrastructure. Dans les anciennes colonies françaises de l’Afrique, il apprend avec stupeur que cette analyse est celle de la « méthode des effets », favorite des experts français et qui ignore les distorsions de prix, que ce soit sur le marché des produits ou celui de la main-d’œuvre ou du capital. Bon joueur, il maintiendra toujours le dialogue dans ce domaine avec ses homologues de l’Hexagone.

Fernand terminera sa carrière en se concentrant sur la valeur économique de la vie humaine, faisant une différence entre une valeur proche de zéro, en matière d’efficacité, sauf pour Einstein ou Mozart, mais positive du point de vue de l’équité, dans la mesure où la société ne peut pas être insensible à une mort accidentelle causée par un chauffard.

Cette dimension d’équité rattachée à vie, il l’aura aussi à l’esprit lorsqu’il s’occupera avec amour et attention, pendant de nombreuses années, de son épouse Solange atteinte d’une maladie incurable.

 

André Martens
Professeur honoraire du Département de sciences économiques de l'Université de Montréal

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